Des ponts qui unissent – des ponts qui désunissent | Assemblée constitutive du Grand Fribourg
05.12.2018 |
Article factuel

Des ponts qui unissent – des ponts qui désunissent

Fribourg, ville de ponts! L’image de la capitale cantonale est associée depuis des décennies, voire des siècles, à ses ponts qui ont permis aux habitants et aux commerçants d’enjamber la Sarine pour vaquer à leurs occupations. Cultivant la métaphore, les élites ont tôt fait de qualifier Fribourg de ville-pont, mot valise porteur de nombreux symboles: pont entre les langues, les cultures, les religions et j’en passe. Alors, au-delà du symbole, la métaphore mérite-t-elle d’être filée?

A y regarder de plus près, il faut constater que les ponts qui unissent désunissent aussi. L’histoire du Grand pont suspendu, un des ponts les plus emblématiques de Fribourg, l’illustre bien. Inauguré en octobre 1834, il permet de relier la ville et la campagne. Enfin, il permet surtout de relier la proche Singine au quartier du Bourg. Cet ouvrage audacieux et novateur est au moment de sa construction le plus long du monde, avec ses 273 mètres de portée, record qu’il détiendra durant 67 ans. Bref, il fait la fierté de la ville de Fribourg et devient, avec la grand orgue Mooser de Saint-Nicolas, son attraction touristique la plus courue.

Cela fait alors seulement un peu plus d’une dizaine d’années que l’on construit des ponts suspendus en fil de fer. Mais si Fribourg a choisi de construire un pont suspendu, ce n’est ni par goût du risque ni par audace, c'est par souci d'économie: les ponts suspendus sont bien meilleur marché que les ponts en pierre ou en bois. À la même époque, la ville de Berne, qui construit le pont de Nydegg, hésite entre deux projets: un pont suspendu et un pont de pierre. Elle choisit la deuxième solution, malgré un prix bien plus élevé, parce que la ville est riche et veut le montrer.

Fribourg ne peut pas se le permettre. Elle fait appel en 1825 à Guillaume-Henri Dufour (que les Fribourgeois retrouveront à la tête de l’armée confédérale, lorsque la ville sera assiégée en novembre 1847 durant la guerre du Sonderbund). Diplômé de l’Ecole polytechnique de Paris et lieutenant-colonel déjà réputé, il propose un projet de pont sous-tendu, c’est-à-dire que les câbles passent sous le pont et évitent ainsi les grands portiques qui font alors la caractéristique des ponts suspendus, avec une pile intermédiaire et deux arches de 124 mètres. Il évalue son projet à 325'000 francs.

Ce projet audacieux effraie la population et la ville demande un devis pour un pont en pierre, évalué à 680'000 francs, soit le double du projet de Dufour. On choisit donc, pour des raisons financières, un pont suspendu et on nomme une commission des actionnaires chargée de trouver l’argent nécessaire.

On ne sait pas pourquoi le projet de Dufour n'aboutit pas. La construction du pont est relancée en 1830 lorsque Joseph Chaley, un médecin lyonnais qui a travaillé avec les ingénieurs français Seguin, spécialistes de la construction des ponts suspendus, propose ses services à la ville. Il propose surtout un mode de financement original: il s’engage à construire le pont à ses risques et périls et à prendre à sa charge les dépassements du budget – de quoi faire rêver tous les ministres des finances actuels – en échange du droit de péage, exclusif jusqu’en 1855.

Il faut donc payer pour emprunter le pont. Il en coûte deux cruches pour une personne, quatre pour un cheval, une vache ou un porc gras, une pour une chèvre ou un veau et six pour une douzaine de moutons. L’affaire est rentable, puisque Joseph Chaley construit, dans les années suivantes, le pont du Gottéron et le pont de Corbières sur ce même modèle.

Par contre, on n’avait pas prévu qu’un pont suspendu, s’il coûtait moins cher à la construction, coûtait très cher à l’entretien. Il faut en effet changer régulièrement le tablier en bois. Les frais d’entretiens des ponts suspendus seront les dépenses les plus importantes des Ponts et chaussées fribourgeois pendant des décennies.

Et surtout, ce pont qui unit le quartier du Bourg et la ville haute à la campagne va fait perdre aux quartiers de l’Auge et de la Neuveville leur animation et leur situation économique en détournant le trafic, qui jusqu’alors passait par la Basse-Ville. Le Grand pont suspendu va donc contribuer à faire de la Basse-Ville un quartier pauvre, à l’écart du développement économique à venir de la ville. Pressentant la chute, le cafetier-brasseur Ignace Buchs l’avait bien compris: il ferme dès 1833 son Auberge du Sauvage et part installer une nouvelle enseigne à l'entrée du Grand pont.

 

Crédit photographique: Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg. Collection de photos sur carton.

Références:
Schöpfer, Hermann, Bourgarel, Gérard, Allenspach, Christoph, Uhr, Klaus, Mutter, Christa, Fribourg, ville de ponts, Fribourg : Pro Fribourg, 1986

Steinauer, Jean (dir.), Le Sauvage. Histoires et légendes d'une auberge à Fribourg, Fribourg, éd. La Sarine, 2002

Zwick, Pierre, « La défaite fribourgeoise de Guillaume-Henri Dufour : Grand Pont suspendu : qui tirait les ficelles ? » In : Annales fribourgeoises, 2002-2003, t. 65, p. 153-174.

 


 

Divers·e·s représentant·e·s de la société civile se sont porté·e·s volontaires pour créer des chroniques sur les histoires, les personnalités et les particularités qui caractérisent leur commune. Au travers de leurs publications, ces personnes externes à l'Assemblée constitutive explorent l’identité du Grand Fribourg. Elles abordent aussi différents sujets en lien avec la fusion des communes.

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Anne Philipona

Présidente de la Société d'histoire du canton de Fribourg