02.05.2019 |
Opinion

Une ville bilingue, au-delà du symbole

Le débat récurrent sur le bilinguisme à Fribourg me fait sourire de plusieurs façons, mais il me donne un éclairage nouveau sur mon propre parcours. J’ai grandi dans la région d’Ottawa, au Canada (la capitale fédérale) qui s’est toujours targuée d’être la «capitale de tous les Canadiens».

Ottawa c’est près d’un million de personnes en 2016 dont 15% de francophones et 40% de bilingues français-anglais. Francophone, et à une époque où les écoles bilingues n’étaient qu’un rêve fou, j’ai appris l’anglais dès mon plus jeune âge, de façon analogue aux Fribourgeois de langue allemande. En tant que capitale, Ottawa héberge toutes les administrations fédérales qui offrent leurs services en deux langues. Ces institutions ont fortement contribué à développer l’image bilingue de la ville et ceci a apporté son lot de frustrations à la minorité francophone: tout d’abord, des attentes face aux services publics municipaux (documentation officielle, possibilité d’avoir des services dans sa langue). Ensuite, des désillusions pour les nouveaux arrivants francophones ou francophiles qui se rendent vite compte que le bilinguisme n’est un concept. Enfin, et inévitablement, des frictions entre les communautés linguistiques. Grâce à un lobby bien organisé et de longue haleine, la ville d’Ottawa a officiellement adopté son statut bilingue... en 2017.

Petit exercice: remplacez dans le texte le français par l’allemand... et vous avez Fribourg! 

Alors le bilinguisme, qu’est-ce que ça change?
Depuis Fribourg, et puisque j’y retourne régulièrement, j’ai suivi ce débat. Cette adoption n’a pas été faite en grande pompe. Rien n’a soudainement changé. Mes sources m’ont dit que l’adoption du bilinguisme à Ottawa est essentiellement une victoire symbolique. Le principal changement étant l’offre de services en français, qui ne sera plus sujette aux changements de priorités des différentes législatures. Ce que ça ne change pas: l’unilinguisme de la grande majorité de la population. Autrement dit, on institutionnalise le statut-quo. Pire, on ajoute la crainte suivante: que les unilingues ne puissent plus accéder à des emplois ou gravir des échelons, de part leur incapacité de maîtriser l’autre langue. C’est, à mon avis, la principale résistance au bilinguisme dans la ville. Il ne faut pas se leurrer, un rapport de l’Institut canadien pour les identités et les migrations sur les avantages financiers du bilinguisme dans certaines régions canadiennes publié en 2018 (voir pages 13 à 18 pour Ottawa) indique que les unilingues francophones d’Ottawa gagnent en moyenne 40% de moins que les bilingues. Le taux est de 5% pour les unilingues anglophones. C’est super pour les gens qui ont été en contact avec les deux langues toute leur vie, c’est plus difficile et frustrant pour les autres, en particulier ceux qui sont bilingues, voire multilingues, mais pas avec «les bonnes langues». 

Concrètement, on fait quoi maintenant?
Alors est-ce que l’adoption d’un statut bilingue est la bonne approche? la seule approche? Au-delà du geste symbolique, il faut des mesures concrètes qui commencent avec des écoles bilingues mais qui ne devraient pas s’arrêter là. Ottawa n’a rien fait dans ce sens et aujourd’hui plus que jamais, les francophones sont isolés, voire parfois détestés. Fribourg aurait tout intérêt à profiter de retours d’expérience du genre pour réfléchir et innover dans la mise en place de ponts linguistiques réalistes pour adultes (pas que des écoles bilingues donc). Il existe des initiatives certes comme les journées du bilinguisme, mais qui à mon avis mobilisent davantage celles et ceux qui sont déjà bilingues. Alors pourquoi ne pas être visionnaire et ouvrir le débat sur les autres langues importantes de la nouvelle ville? Peut-être que la clé du mieux vivre ensemble est justement la promotion du multilinguisme?

Source: Radio-Canada

 


 

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Amélie Dubé

Fribourg